29/05/2026
Bernard Verboomen.
La structuration de l’être (Adrien Morel)
« La structuration de l’être », comme « Éléments d'ontologie » et « Éléments de glossologie » sont trois contributions essentielles, non seulement à la théorie de la médiation (encore dénommée anthropologie clinique), mais plus généralement aux sciences humaines, disciplines qui ont du mal à se hisser épistémologiquement au niveau des sciences de la matière ou du vivant. Ces trois monographies renouvellent, corrigent, et dépassent les travaux antérieurs existants sur le sujet.
« La structuration de l’être », dernier livre d’Adrien Morel, complète l’œuvre déjà abondante (neuf ouvrages parus à ce jour) d’Adrien Morel, psychologue clinicien et épistémologue formé par Jean Gagnepain à l'Université de Rennes II. Je n’hésite pas à dire que « LA STRUCTURATION DE L'ÊTRE » EST UN LIVRE REVOLUTIONNAIRE DONT LA LECTURE EST BOULEVERSANTE. Comme tout livre qui s’aventure sur des territoires très peu explorés, sa lecture est exigeante et demande d’être familiarisé avec les concepts de base de l’anthropologie clinique.
Plus généralement, l’œuvre d’Adrien Morel est, selon moi, la première contribution vraiment originale à la théorie de la médiation depuis le décès de Jean Gagnepain (2006). Adrien Morel est probablement celui qui a le mieux compris la théorie de la médiation, tout en ayant réussi à « tuer le père ». Enfin des ouvrages qui font avancer la réflexion et qui ouvrent de nouvelles perspectives. Et on en avait bien besoin. Cela faisait plus de 30 ans que j’attendais cela ! (J’ai rencontré Jean Gagnepain à Rennes pour la première fois en 1988). Soulignons ici la remarquable clarté de ses écrits au vu de la difficulté du sujet (les trois derniers ouvrages sont cependant à réserver à ceux qui connaissent déjà la théorie).
A ceux qui trouvent que la théorie de la médiation est complexe, abstraite ou encore ésotérique, je répondrai que c’est le cas de tout nouveau savoir en train de s’élaborer. Comme disait Bachelard, l’abstrait d’hier est le concret d’aujourd’hui. En conséquence, l’abstrait d’aujourd’hui sera le concret de demain. Bref, le discours de l’homme de la rue, c’est-à-dire chacun d’entre nous lorsque qu’il sort de son domaine de compétence, est toujours déjà obsolète. Pour cette raison, la science ne peut jamais être une question d’opinion.
Toute nouvelle discipline apparaîtra toujours comme ésotérique, car celle-ci renouvelle nécessairement notre rapport à la réalité. Ce qui nous apparaît concret aujourd’hui est toujours le résultat d’une diffusion et d’une appropriation d’un savoir qui, en ses débuts, était incompréhensible, car révolutionnaire. Ce processus d’appropriation est particulièrement lent. Un siècle environ après sa naissance, la physique quantique semble encore abstraite à beaucoup de gens, y compris à bon nombre de scientifiques non-physiciens. Il a fallu attendre la fin du vingtième siècle pour que les physiciens s’approprient son langage et ses méthodes sans plus passer par l’intermédiaire d’images de l’ancien monde, le monde concret de l’homme de la rue, je veux dire celui de la mécanique classique.
JE CONSIDÈRE QUE L’ŒUVRE D’ADRIEN MOREL EST INCONTOURNABLE POUR TOUT CHERCHEUR QUI VEUT ENTREPRENDRE DES RECHERCHES DANS LE DOMAINE DE L’ANTHROPOLOGIE CLINIQUE, ET PLUS GENERALEMENT DANS LE DOMAINE DES SCIENCES HUMAINES, au risque sinon de perdre un temps précieux, voire de se perdre tout court.
IL EST TOTALEMENT INCOMPRÉHENSIBLE QUE L’ŒUVRE D’ADRIEN MOREL SOIT À CE POINT IGNORÉE, AUSSI BIEN PAR LES CHERCHEURS « MÉDIATIONNISTES » ACADÉMIQUES, QUE PAR LES AUTRES SPECIALISTES EN SCIENCES HUMAINES, alors que ses écrits dépassent, et de loin, en qualité et en rigueur, l’essentiel de ce qui a été publié dans le domaine ces 30 dernières années.
Précisons qu’Adrien Morel n’est justement pas un académique. J'en arrive à me demander si l'Université n'est pas à réinventer...
N’oublions jamais qu’Édouard Manet dû exposer son « Le Déjeuner sur l’herbe » au « salon des refusés » en 1863. Même chose pour Renoir, Bazille, Monet, Sisley ou encore Pissarro. Qui se souvient maintenant des peintres de l’Académie officielle de l’époque ? Personne. Pourtant, avec Manet puis avec les impressionnistes, l’art moderne était né, et ce complètement en marge de l’Académie.
Devrons-nous faire la même chose pour l’anthropologie clinique ?
Si on partage le propos de Jean Gagnepain, fondateur de l’anthropologie clinique : « Le Moyen Age déclinant parlait beaucoup de la nature ; et pourtant la physique, la chimie, la biologie ne sont nées que lorsqu’on eut laissé le soin aux philosophes de spéculer sur un univers qu’on se contentait plus modestement d’explorer. Il n’en va pas autrement de nos jours où, en dépit des rodomontades et des prétentions doctrinales, l’homme et sa culture ne sont point encore parvenus à susciter véritablement l’éclosion de ce que trop de naïfs — ou d’escrocs — tiennent d’ores et déjà pour des sciences humaines. J’entends bien qu’à n’en pas douter, l’avenir verra dans ces dernières la grande découverte de notre temps. Le risque est pour l’instant d’en reculer systématiquement l’échéance, faute, tout simplement, d’être parti selon nous du bon pied. »
Alors je crains bien que oui.